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Derrière "l'affaire Lauvergeon", une menace sur le consensus nucléaire

Publié le 19/01/2012 | 17h22

Pourquoi donc voudrait-on "destabiliser" Anne Lauvergeon? Entre le Qatar et les grilles de La Hague, la réponse peut se lire comme une affaire d'Etat

 

« La filière nucléaire française va payer tout cela, et va le payer cher ». Voilà ce que disait un expert de l’énergie, catégorique, il y a quelques jours « quand on achète un réacteur, on achète aussi un environnement économique.  Au-delà des milliards qui sont en jeux sur un EPR, c’est la garantie de stabilité d’une filière qui est nécessaire. Tout ce qui est en train de se dire en ce moment publiquement, la façon dont le linge le plus sale est étendu sur le trottoir, doit rendre très compliqué le boulot des forces commerciales d’Areva »

C’est bien ça le plus important, au-delà de savoir ce qui se passe réellement au cœur de l’entreprise.

Que se passe-t-il justement ? Une série de règlements de compte !  Et là, on va de l’anecdote, au fondamental. L’anecdote, c’est ce que veulent aujourd’hui privilégier les dirigeants d’Areva.  La seule explication plausible au blocage des indemnités de fin de contrat d’Anne Lauvergeon, c’est bien la volonté de concentrer là-dessus les feux médiatiques. D’ailleurs Luc Oursel ne parle que de ça, dans l’interview récente qu’il a donné à l’Usine Nouvelle: « le sujet des indemnités de Mme Lauvergeon n’intéresse pas les salariés d’Areva ». Comme s’il s’agissait de ça !

y a-t-il une "affaire" Uramin ? 

Ce dont il s’agit, en fait, c’est de l’acquisition en 2007 d’une « junior », Uramin, société d’exploitation minière, montée à la va-vite quelques années plus tôt pour bénéficier du boom des cours de l’uranium. Areva arrive après la bataille lancée notamment par les grands groupes chinois, elle doit payer le prix fort pour quelques permis sans aucune garantie réelle, « il fallait diversifier nos sources d’approvisionnement » dit Anne Lauvergeon, « évidemment qu’aujourd’hui nous ne referions pas le même chèque, mais à l’époque personne ne pouvait prévoir le double choc crise économique-Fukushima » et la chute brutale des cours de l’uranium (on est globalement passé de 137$ la livre à moins de 50$).

Bref, rétrospectivement personne ne conteste que c’était une erreur (imputable au passage à la lourde structure de l’actionnariat public. Areva a perdu beaucoup de temps à discuter avec l’Agence des Participations de l’Etat, et a vu s’envoler des morceaux de choix). C’était une erreur,  mais ce n’est sans doute pas une faute. C’est  René Ricol qui le dit lui-même dans une interview au Monde : « acheter très cher un bien jugé stratégique, ne constitue pas en soi une faute ou une erreur de gestion ». René Ricol est très proche du président de la République puisqu’il réfléchit en ce moment  à l’idée de diriger sa campagne, il est en charge de la seule réelle ambition économique du quinquennat, le grand emprunt, et il a audité en profondeur les comptes d’Areva à la demande de l’Elysée. Pensez-vous qu’il aurait laissé passer la moindre irrégularité, je dirais même le moindre doute ?

La main de l'Elysée

Parce que l’Elysée pilote de très près tout ce qui concerne la politique de l’énergie. Il est d’ailleurs parfaitement légitime qu’il le fasse. L’énergie est évidemment l’un des dossiers stratégiques les plus importants du moment, où que l’on soit sur la planète d’ailleurs. Ce fut d’abord la nomination à la tête d’EDF d’Henry Proglio,  ensuite l’augmentation de capital d’Areva, enfin l’arrivée du Qatar comme investisseur providentiel. Là encore, pas question de jouer les enfants de cœur, l’émir du Qatar a été le premier chef d’Etat arabe reçu à l’Elysée, c’est un ami de la France dont on vante régulièrement les mérites. Il se trouve que cet ami a des ambitions dans les mines d’uranium et qu’il pensait pouvoir travailler là-dessus avec Areva. Il avait même émis l’idée de réserver ses investissements au seul secteur minier, ce qu’à l’époque (novembre 2010) le Comité de Groupe Européen d’Areva avait jugé « inacceptable ». Il faut relire d’ailleurs ce communiqué du 18 novembre 2010 : « toute atteinte au modèle intégré, à commencer par l’activité des mines, conduirait à l’affaiblissement de la filière nucléaire ».  Le « modèle intégré », c’est la stratégie d’Anne Lauvergeon, c’est toute la cohérence qu’elle a voulu donner à son groupe.  Maitriser toute la chaine, de l’extraction au retraitement.  Valide ou pas, c’est en tout cas cette stratégie qui fait d’Areva le leader mondial du secteur, en changer serait, pour le moins, ajouter du risque sur une entreprise qui doit déjà gérer les turbulences de Fukushima.

L’atteinte au modèle intégré semble pourtant bel et bien avoir commencé. Le 14 décembre dernier le gouvernement a approuvé un décret autorisant la filialisation de l’activité minière du groupe. « Cette filialisation est un préalable à l'examen de scénarios stratégiques et financiers visant à assurer le développement de cette activité », rappelle le communiqué gouvernemental. Quelle est donc la stratégie qui sous-tend cette initiative ? Donner à Areva les moyens de son développement. En quoi la filialisation des mines est-elle utile dans ce cadre ? En ce que certains investisseurs privilégient cette activité. Mais quelle est la logique de ces investisseurs si cette activité doit rester éternellement intégrée au groupe ? Tout doit être dans la façon dont on regarde l’éternité.

Un scénario d'une logique implacable

Le scénario que dénonce Anne Lauvergeon est d’une logique implacable. On filialise les mines, on déprécie outrageusement Uramin pour faire baisser le prix de la filiale, on laisse même courir un parfum d’escroquerie tout en laissant monter le « scandale » raconté plus haut, et bientôt on dira que le Qatar est bien gentil de consentir à lâcher quelques centaines de millions pour emporter la mise.

Je vais aller au bout de la logique de l’ancienne présidente, parce que finalement je n’ai rien d’autre. Dans ce plan, elle reste une voix qui porte. Anne Lauvergeon a une dimension politique au sens propre. Il ne s’agit évidemment pas de la « faire taire », ça n’existe pas, ça n’existe plus. Il s’agit de décrédibiliser sa parole. Alors on lâche les barbouzes. Deux enquêtes en quelques mois, et ce qui est assez inquiétant sur la cohésion de l’entreprise, les deux enquêtes lancées alors qu’elle était encore en poste.

Le scénario «Qatar » est peut-être une construction complotiste.  Et c’est vrai que sa logique implacable peut sonner faux, finalement. Dans les affaires de l’Etat les choses ne sont jamais aussi claires, les Legos ne s’emboitent jamais à la perfection, « entre le machiavelisme et la connerie, choisissez toujours la connerie quand vous avez un doute en politique » me disait un jour Alain Madelin.  En revanche, la chasse contre Anne Lauvergeon sonne le retour de la vieille COGEMA, le nucléaire de papa, celui qui vivait reclus derrière des grilles de fer de la Hague, méprisait la presse et l’opinion publique. Même si Fukushima  change la donne, Areva c’est d’abord la réconciliation de la France et de son industrie nucléaire. Les costumes gris et les visages de cire qui ont pris en main l’énergie depuis quelques mois s’en foutent totalement. Ils ont tort. L’histoire des gaz de schistes nous apprend qu’on n’avance pas dans ce domaine sans un consensus fort, et la campagne présidentielle nous apprend que le consensus nucléaire est fragile.

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