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Gallimard-Apple, et le Moyen Age

Publié le 18/02/2012 | 11h56

en 48 heures deux entreprises pourtant puissantes et modernes nous montrent que tout reste à faire en matière de communication 

Ce qu'il faut retenir

 

On pouvait pourtant penser qu’ils étaient mieux entourés. Mais c’est toujours le paradoxe de ces structures que l’on croit puissantes, intelligentes, attentives. Elles ne le sont jamais. C’est finalement toujours ce qui me fascine, même dans l’histoire Clinton-Lewinsky, qui n’est rien d’autre que l’histoire d’une immense solitude. Tim Cook, qu’est qui lui prend ? « Rien de ce que peut faire Microsoft n’est en mesure de nous émouvoir » (traduction approximative). Steve Jobs avait le droit de dire des inepties pareilles, il portait encore le casque lourd du plus formidable combat industriel de ce début de XXIème siècle. Mais Tim Cook ? Oh, je n’ignore rien de son rôle dans la machine formidable qui domine le monde, j’ai tout lu de l’incroyable chaine logistique qu’il a mise en place, je sais comment il a organisé la rareté de certains composants, préservé les secrets, stocké des masses de matériel invraisemblables pour rester, en permanence, maître du flux, et les pages et les pages sur le Kaîzen de Toyota et la puissance du Lean, m’ont appris que c’était la première clé du succès industriel (désolé pour ces quelques lignes, qui ne sont là que pour éviter les Trolls Applemaniacs)

Mais pourquoi néanmoins ne la ferme-t-il pas ? Parce qu’il doit s’imposer à la tête de son entreprise ! Et parce qu’il le fait comme un amateur.

C’est la même réflexion que m’inspire l’histoire Gallimard. Je vous laisse lire le lien, mais si vous n’avez pas le temps je la fais courte. Un éditeur amoureux du « Vieil homme et la mer » décide d’en réécrire une traduction, et décide de l’éditer sous format numérique parce que, visiblement, le livre est tombé dans le domaine public. En fait il ne l’est pas. D’après ce que j’ai compris, il est libre de droit au Québec mais pas aux Etats-unis, et donc pas en France. Mais ce n’est pas le sujet. Le sujet c’est que le public directement concerné par une nouvelle traduction du « Vieil homme et la mer » est sans doute assez réduit. Je vais faire preuve d’humilité, mais ça ne me semble pas en mesure de déstabiliser l’empire Gallimard, détenteur des droits.

Il va pourtant réagir comme un vigile de supermarché ! Interdiction, menaces, sanctions, outrages, tout y passe. Une pure catastrophe ! Evidemment que je n’avais jamais entendu parler de François Bon, évidemment que je n’avais jamais eu l’idée de lire "Le vieil homme et la mer" (non, je n’écris pas « relire »), évidemment que François Bon est devenu mon héros, évidemment que je veux à toute force télécharger l’objet du délit. Tellement évident.

Gallimard le sait parfaitement, maintenant. Une approche discrète, une tentative de négociation ? François Bon (je n’en sais rien) ne veut peut-être rien entendre, il est même odieux, pourquoi pas (vraiment, vraiment, je n’en sais rien, je spécule), et alors… on laisse filer, pas d’autre solution. Vous comprenez ? C’est pourtant simple. Pas d’autre solution.

Mais Gallimard ne l’a pas fait, parce que Gallimard, comme Tim Cook, est face à une menace qu’elle ne maîtrise pas. Pour Tim Cook, c’est l’ombre du père. Comment gérer ça ? Je n’en sais rien. C’est un métier d’y réfléchir. Pour Gallimard c’est la peur numérique. J’ai un peu plus d’idées en la matière (et notamment celle de ne pas refaire, une par une, toutes les erreurs de l’industrie musicale, en se disant « nous c’est pas pareil », bien sûr que si, c’est pareil !) mais ce n’est pas le sujet. Le sujet c’est que les entreprises doivent comprendre une bonne fois pour toutes qu’elles ne peuvent pas s’occuper seules de leur communication. C’est même dingue qu’on en soit encore là. Une restructuration du process industriel ? Vous verrez débarquer une demi-douzaine de consultants pour décortiquer les chaines. Un nouveau positionnement marketing ? D’autres consultants ,  un déménagement, un plan social, encore et encore des consultants. Et c’est parfaitement normal, comme nous avons besoin d’un miroir pour essayer de nouveaux habits.  Mais la communication de l’ensemble de ces choix stratégiques reste encore totalement baclée. Très exactement, on ne donne pas aux professionnels de cette matière, la même qualité d'écoute qu'aux autres. J'ai vu des scènes irréelles, de consultants de 25 ans qui avaient encore la goutte au nez, expliquer le "nouveau monde" à des directeurs de communication abasourdis qui savaient que l'on courait à la catastrophe mais qu'ils n'auraient jamais le dernier mot.  Et vous le voyez, quelle que soit la taille de l’entreprise, quelle que soit la « modernité », « l’intelligence », de son activité. Je suis moi-même sidéré d’avoir encore à écrire ces quelques lignes, sidéré que des entreprises comme Apple ou Gallimard se fassent ainsi piéger : le monde de la seconde interconnectée impose une immense prudence à tous ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir.  Les métiers de la communication sont en pleine évolution, forme encore artisanale. Mais penser que l’on peut s’en passer, ou plus exactement, penser que leur avis est anecdotique, revient à tenter d’atteindre les Indes par l’ouest, alors que l’on sait depuis un moment qu’on tombe vite sur un os. 1492, la sortie du moyen âge, l'invention des Temps Modernes.

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