
L'article qui suit est l'expression d'un léger ras-le-bol devant les critiques récurrentes sur notre amateurisme. Sans tomber dans le "c'est celui qui dit qui y est", je voudrais juste expliquer ce qu'est notre métier. Et ce qu'il n'est pas.
Derrière les critiques les plus acerbes contre les journalistes économiques, on a cette idée récurrente du "déclin de la France". C'est forcément "mieux" ailleurs. En est-on sûr? Notre volonté c'est bien de nous mettre au service de nos lecteurs, de leur donner des armes, pas de servir la réflexion académique ni les fantasmes complotistes.
Dieu des hommes, qu’avons-nous fait ? Nous ne serions pas à la hauteur, ni des temps, ni des sujets, ni de nos confrères internationaux. Nous passerions à côté des « vrais » sujets, nous serions confits dans le copinage et le conformisme, nous serions même l’un des facteurs aggravants de cette crise en refusant de donner toute leur place aux voix alternatives.
Et puis quoi encore ? Quels sont donc les sujets essentiels qui nous auraient échappé ? Je vous en donne quelques uns: la régulation bancaire anglo-saxonne, par exemple. Je ne vais pas faire une heure avec le rapport Vickers (du nom d’une commission formée pour réfléchir à un nouveau modèle bancaire), disons simplement qu’il avance des propositions sur la séparation entre les activités bancaires de marché et celles qui financent de manière directe l’économie. Je ne vais pas faire une heure, parce qu’il n’y a aucune raison de le faire. Ce « rapport Vickers », fera sentir ses effets dans dix ans, et encore, la City a fait ce qu'il fallait pour en réduire l'impact. En l’occurrence, la presse a fait son boulot (je me souviens d'une pleine page totalement indigeste dans les Echos, désolé confrères adorés) et elle est passée à autre chose.
Se mettre au service de ses clients, hommes et femmes d'entreprise
Et pour cause : nous notre sujet c'est Bâle III. Ça ne vous intéresse pas Bâle III ? Des pages et des pages sur Bâle III. C'est un tremblement de terre dont l'impact se mesure chaque jour. Ce sujet là concerne l’intégralité des acteurs économiques français. Or, comme c’est étrange, nos lecteurs/auditeurs/téléspectateurs sont ici, en France, employés par exemple de ces banques en complet bouleversement, et, voyez-vous, nous sommes des entreprises commerciales, sur un secteur ultra-concurrentiel ; notre soucis, étrange j’en conviens, est de coller au plus près des préoccupations de nos clients. J’entends déjà nos contempteurs : " il faudrait les élever vers les " vrais " enjeux, les enjeux cachés " etc... ben voyons, j'imagine la tête du cadre qui monte dans sa voiture après une journée de boulot, de tensions sociales, d'arbitrages délicats, il a besoin de savoir où en sont ses concurrents, où en est son secteur, si cette nouvelle taxe va entrer en vigueur, quand, avec quelle assiette, où en sont les marchés, où en est l'Espagne où il ira signer deux contrats demain, où en est la Grèce, parce qu'il sait que des choses essentielles se jouent là-bas, mais non ! On va lui parler de l'internationalisation du Yuan. Bingo !! Deux jours comme ça et vous parlez dans le désert.
Plus grave, vous ne donnez pas à cet auditeur/lecteur/telespectateur, l’arme dont il a besoin pour croitre ou se protéger d’une menace. En ne lui parlant pas de lui, vous l’affaiblissez. C’est essentiel pour comprendre ce que l’on fait : nous connaissons le fonctionnement intime de l’entreprise, je me demande bien combien de nos contempteurs en savent autant, combien d'entre eux ont rempli des formulaires de crédit d'impôt recherche, ou même de TVA. La TVA? Vous n'y pensez pas, une règle de trois, trivial! Nous sommes au service de l'entreprise, parce que c'est elle qui justifie notre existence, parce qu’à la fin de la journée, comme disent les anglo-saxons, c’est elle qui nous fera vivre.
On va en profiter d’ailleurs pour parler d’un mot de l’accusation de « chiens de garde du capitalisme ». Oui, en ce qui me concerne, je m’inscrits dans ce que l’on pourrait appeler l’économie sociale de marché. Ce n’est pas un jugement de valeur, c’est juste le constat que le monde économique parle cette langue là. Il faudrait en parler une autre ? Ce n’est pas notre « objet social » (et pour être très franc, cette « économie alternative » qui reste à définir, me fait un peu penser à la théorie des « créationniste américains » contre le darwinisme, mais je m’égare…). Non, la presse économique n'est pas en charge de la recherche académique. Je pense même qu'entrer dans cette voie là, serait le plus sur moyen de l'amener à sa perte.
De quel Bolloré parle-t-on?
D'ailleurs, Paul Krugman, prix Nobel d’économie, est venu une demi-heure sur BFMbusiness, il y a quelques jours. A aucun moment son propos n'a été de nous informer des dernières études sur la gestion du risque, non, il a parlé d'Europe, du couple terrible dette/austérité, de la nécessité d'inventer des voies nouvelles contre le chômage, comme l'a fait Jeremy Rifkind quelques jours après. Tenez, bel exemple, Rifkind, qui décrit ce que pourrait être une « nouvelle révolution industrielle » basée sur le pouvoir de l’individu appuyé sur les nouvelles technologies. Sur l'antenne il donnait l’exemple de l' énergie 2.0, où chacun serait un peu producteur. Il se trouve que cette affaire est au cœur de la stratégie d’entreprises comme Schneider Electric, ou Bolloré. Oui, Bolloré, « l’ami du président, le corrupteur de l’Afrique », Bolloré qui travaille beaucoup sur les batteries. Alors maintenant, regardez la vérité en face : combien de pages avez-vous lu sur « Bolloré l’ami du président », et combien de pages sur les batteries lithium-polymère ? N’est-il pas utile qu’il y ait une presse économique pour vous en parler, parce que l’outil industriel monte en puissance maintenant, que cela pourrait ouvrir, pour vous, de nouvelles opportunités, quand des dizaines de publications vous parleront du Paloma (c'est le nom du yacht)? Notre "objet social" est bien là, dans les risques, les victoires et les défaites des entreprises, dans ce qui fait la croissance au quotidien, pas dans les fantasmes mondialisés.
Dans les attaques contre les journalistes économiques, il y a enfin, souvent, l’un des éléments qui freine notre pays, le syndrome du « c'est mieux ailleurs ». La presse économique en France est riche, foisonnante, parfois soutenue à bout de bras par des industriels (je me permets, chers confrères), les blogs nous offrent des points de vue explosifs, avec Radio Classique et BFMbusiness vous avez deux radios consacrées à cette matière, sur un marché aussi étroit, c'est unique au monde ! Dieu sait que ça m’énerve parfois, mais Paul Jorion ou Olivier Delamarche (celui qui dit que le pire reste à venir) s’expriment très régulièrement sur notre antenne. Toutes les informations sont là, sous nos yeux, mais non ! C’est forcément mieux ailleurs. C'est forcément mieux dans cette presse américaine qui s'est payé deux trois Pulitzer à coups de bidonnage, c'est forcément mieux dans ce Financial Times qui balance des obus fabriqués de toute pièce sur la zone Euro dès qu'elle semble se calmer. On a de la chance, nos contempteurs lisent rarement l’allemand.
Dans cette critique, je le pense sincèrement, coule un peu du fiel des déclinologues. Puissiez-vous ouvrir les yeux sur les forces qui vous entourent.