
Les gouvernements européens tentent de revenir sur leur promesse de se soumettre à un organe de contrôle indépendant. Ils prennent un gros risque
Jusqu’ici, on pouvait toujours admettre le « nous n’avions jamais imaginé ça ». Parce que c’était vrai. « Nous n’avions jamais imaginé ça ». Personne n’avait écrit une telle violence et une telle rapidité dans le développement d’une crise en zone Euro. Les déséquilibres étaient connus, chacun plus ou moins conscient de la nécessité de les corriger, mais on pensait avoir le temps. Je me souviens d’une discussion poussée avec Thierry Breton sur la gestion de la dette alors qu’il venait de rejoindre Atos Origin, « c’est une affaire de génération » disait-il, « il ne faut surtout pas brusquer les excès de rigueur qui amèneraient une spirale de récession ». On a vu que cette option, la seule raisonnable finalement, n’a pas résisté.
Parce que la dégradation est venue d’elle-même, trop forte, trop rapide. Parce que la réponse politique était impossible à faire naître dans cette urgence et qu’on a, sans arrêt, colmaté les brèches et les fuites sans pouvoir élaborer de réponse structurée. Je pense sincèrement qu’on ne pouvait pas faire autrement. Je sais que c’est un débat, mais ce n’est pas celui de ce billet.
Le sujet, maintenant, ce serait de ne surtout pas détruire les ébauches de politique collective. Des centaines de questions se posent sur la construction européenne, toutes légitimes, mais paradoxalement, elles sont pour moi toutes soumises à ce qui devrait être la « mère » des interrogations: qui contrôlera les promesses politiques ? La dégradation de la situation grecque sert de révélateur. Aucune récession d’aucune sorte ne peut suffire à l’expliquer. Christine Lagarde aurait dit à Angela Merkel il y a deux jours que des dizaines de milliards d’euros supplémentaires seraient peut-être nécessaires (Handlesblatt). Les chiffres et les statistiques semblent « hors contrôle » et les banquiers sentent bien qu’on ne va pas se contenter de 50% de décote. En soi, cela n’a aucune importance. Le défaut de 100% est parfaitement gérable. Michel Cicurel, le président de la Compagnie financière Edmond de Rothschild me le disait très clairement : « la faillite de la Grèce, c’est un problème de banque. Il aurait dû être géré depuis longtemps. On en a fait un problème politique, pire encore, un problème de l’Euro. En s’engageant dans cette voie, on s’est fermé celle d’un règlement simple »
(un aparté, sur la question du déclenchement des CDS, ces « assurances » sur les dettes prises par les établissements financiers. Je me lance là-dessus sans trop de certitudes, et je sais que je vais heurter des « CDS-activists », mais personne ne sait vraiment qui les porte et qui les vend ces CDS, et l’idée qu’un défaut brutal de la Grèce serait un nouveau Lehmann puissance 10 est peut-être une forme de « légende urbaine »)
L’important, c’est bien la signature et la détermination de l’Europe. Est-on capable de prendre un engagement dont l’horizon dépasse le trimestre ? Les députés européens l’ont visiblement compris qui ont alerté mercredi soir sur les négociations en cours autour de la rédaction du « pacte budgétaire ». Je ne vais pas rentrer dans des détails qui peuvent évoluer dans les heures qui viennent, mais je cite le communiqué du Parlement : « il ne faudrait pas faire naître le doute sur la volonté de la zone Euro de tirer toutes les leçons de la crise de la dette ». Et l’idée originelle de donner à la Commission le pouvoir de saisir directement la Cour Européenne de Justice, sans avoir à passer par l’approbation préalable d’un vote politique des gouvernements, cette idée semblait justement tirer bien des leçons. La crainte c’est que les «exceptions » que prévoira forcément le nouveau texte, deviennent la norme entre les mains des responsables politiques. Comme les 3% « exceptionnels » de Maastricht ont pris le pas sur ce qui était la norme : l’équilibre. La Commission, n’est peut-être pas la bonne solution, j’avoue que je n’en sais absolument rien, mais l’idée d’un régulateur indépendant est fondamentale.
L’Italie va devoir lever 440 milliards cette année, la France et l’Allemagne 180 chacun (je prends les chiffres officiels, certains économistes ont des estimations bien plus élevées) : il va falloir que quelqu’un nous les prête ! Ce ne sera pas la BCE, ce ne seront pas les banques européennes, ce seront donc des investisseurs internationaux qui ont intérêt à la stabilité de l’ensemble européen. Encore faut-il un minimum, un mi-ni-mum, de garanties. La question n’est pas forcément celle de la Règle d’Or, la question c’est d’avoir « quelque chose » de tangible, d’indépendant et de mesurable. C’est l’investisseur du Dakota qu’il va falloir convaincre. Il a vu comment nous avons déchiré semaines après semaines des accords si difficiles à mettre au point. Dans ces conditions, pour qu’il recommence à investir, avant même de s’occuper de la croissance, qui reste, évidemment, le cœur du problème, il est important de lui redonner un horizon institutionnel qui soit enfin solide et sans doute hors du contrôle des responsables politiques.