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Star Wars à la BCE, "Mario, je suis ton père"

Publié le 05/02/2012 | 15h24

Comment la BCE a-t-elle triomphé du coté Obscur de la Force? Pour comprendre la dernière opération, dite LTRO,  une plongée dans la Guerre des Etoiles.

Ce qu'il faut retenir

 

Dans le récit que l’on fera de cette crise, la date du 21 décembre 2011, sera peut-être aussi importante que celle du 15 septembre 2008, date de la faillite de Lehman Brothers. Parce qu’il se peut qu’elle ferme la partie purement financière et immédiatement explosive de cette crise multiple.

Pas une fin de crise, certainement pas. De même que Lehman n’en était pas le début. Mais la fin d’une période où l’irrationnel règne en maître, pendant laquelle tous les acteurs financiers peuvent être menacés, fragilisés, détruits en quelques heures. L’opération du 21 décembre porte un nom technique, Long Term Refinancing Operation, résumée sous l’acronyme LTRO. Mais elle a une signification bien plus importante. Osons la comparaison: si Lehman est le Darth Vador de cette crise,  Mario Draghi en est bien le Luke Skywalker réincarné.

100 fois on a lu le récit de la chute de Lehman. On peut encore se perdre en conjectures pendant des heures sur le fait de savoir si c’était une vengeance des équipes de Goldman, un gage donné à l’opinion publique américaine, une simple erreur commise dans l’urgence. Une chose est certaine : personne n’avait imaginé que la terre s’arrêterait soudain de tourner. Personne n’avait anticipé la dislocation totale des marchés. Ce qui s’est joué dans ces jours de septembre est proprement ahurissant. Une anecdote, que racontait Dominique Ferrero, patron de Natixis à l’époque : « deux jours après la faillite, les marchés étaient dans un tel état de chaos, qu’on s’est quasiment arrêté de travailler vers 18 heures. Il n’y avait plus rien à faire. J’ai vu que la cinémathèque diffusait  Lola Montès. J’ai pris mon manteau, j’y suis allé. Le lendemain nous étions toujours en vie ».

Personne n’avait imaginé ça, parce qu’il n’y avait aucune raison objective que la faillite de Lehman provoque de tels dégâts. Richard Decoings, le patron de sciences-po résume parfaitement la situation quand il dit : «la finance est une science humaine. Tout à coup les 100 plus importants directeurs financiers de la planète ont arrêté de se faire confiance. Cette inertie-là était insurmontable »

Le règne de la Force obscure s’installait alors sur la finance. Il durera  3 ans et 2 mois, avec plus ou moins d’intensité, jusqu’au Retour du Jedaï.

Mario Draghi dans le rôle de Luc Skywalker. Quand arrive ce mois de décembre 2011, les pressions multiples lui demandent depuis des semaines de libérer la Force. La BCE est sous le feu nourri de ceux qui voudraient le voir sortir de son mandat et voler directement au secours des états à l’agonie. Des dizaines de solutions techniques toutes plus folles les unes que les autres ont été échafaudées. Le banquier central reste de marbre. La BCE ne rachète pas les Etats. D’où vient le déclic qui va le pousser à tenter sa propre solution ? Je n’en sais rien. En ce mois de décembre, la situation des banques est tendue, les turbulences de marchés sont importantes. Il faut prendre la mesure de ce que cette situation pouvait avoir d’épuisant, physiquement, pour les équipes qui combattaient quotidiennement pour assurer la liquidité du système. Officiellement, Mario Draghi s’inquiète lui des signes de récession qui deviennent très alarmants. Les banques voient devant elles des échéances de refinancement importantes sans savoir si les investisseurs seront au rendez-vous. On craint l’assèchement du crédit. C’est la raison officielle de l’ouverture des vannes.

Jamais la BCE n’avait injecté autant d’argent dans le système. Mais le 21 décembre elle ne le sait pas encore. A l’annonce de l’opération, beaucoup d’acteurs de marché doutaient d’ailleurs de son succès. La BCE propose de prêter pour 3 ans de l’argent quasiment gratuit (1%), mais en même temps, se ruer au guichet c’est risquer d’avouer sa faiblesse. Les banques devaient se sentir très faibles, car toutes vont y aller.  500 milliards entrent dans le système en une journée, chiffre considérable. Il aurait pu affoler tout le monde. Il va avoir l’effet radicalement inverse.

Pourtant cet argent ne règle rien. Les banques rachètent elles la dette des états ? Sans doute à la marge, mais rien de significatif. Ont-elles relancé la machine de crédits vers l’économie réelle ? Les derniers chiffres de la BCE nous disent le contraire. Alors ? Pourquoi l’ensemble des acteurs du système financier a-t-il décidé que les choses avaient radicalement changé ? Parce que Luke Skywalker a brisé l’armure !

C’est une analyse toute personnelle, mais chacun, à mon avis, sait maintenant que le banquier central s’est bel et bien installé comme le sauveur en dernier ressort. Ce ne sont pas 500 milliards qui changent la donne,  c’est le seul fait d’agir. Quelques jours avant, alors qu’on lui proposait une solution ingénieuse de rachat indirect de dette par l’intermédiaire su FMI, Mario Draghi avait dit clairement : « la BCE ne rachète pas les Etats, même indirectement ». Et voilà qu’il permet aux banques commerciales de le faire? Cela porte un nom : le pragmatisme. Accepter la solution FMI, c'était forcément renflouer les états. Pas d'autre utilisation possible des fonds qu'aurait donné la BCE. Pour les banques commerciales, on peut maintenir l'ambiguité. Draghi peut prétendre qu'il cherche à faciliter le crédit à l'économie réelle, la lettre du traité est sauve (c'est d'ailleurs pour cela qu'il refuse absolument de prendre une perte sur la Grèce, pour l'instant. Prendre une perte sur la Grèce, c'est une aide directe, incontestable). Peut-être les choses vont-elles même plus loin, si l’on en croit l’économiste Karine Berger qui citait récemment un important économiste allemand  selon lequel  « la Bundesbank (l’école de la rigueur absolue) avait perdu la majorité à la BCE » , toutes les options de sortie de crise seraient alors désormais sur la table. 

Mais une fois encore, rien n’est vraiment réglé. Dans la saga Guerre des Etoiles, LTRO, c’est la destruction de l’Etoile Noire. Ça n’est pas la destruction de l’Empire, mais c’est bien Un Nouvel Espoir. On sait maintenant que Luke est très fort, et qu’il a envie de se battre. On réalise enfin que le but premier de la BCE n'est pas stabilité des prix, mais bien la survie du système.

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